lundi 12 octobre 2015

L'heure du chat / Chapitres 1, 2, 3 par Myriam KENDSI

1

Samia quittait les gorges du Nan avec ses cinquante habitants, une enceinte en demi-cercle faite de roches et de forêts, bordé de falaises. Le village, dans le massif des Coulmes en bordure du parc naturel régional du Vercors, perché à neuf cents quarante mètres  avait été incendié durant la deuxième guerre mondiale.

Elle revenait de cette campagne où ses amis avaient fait tuer le cochon, puis fabriquer les rillettes. Ses narines étaient encore pleines de l’odeur nauséabonde de la cuisine. Cette odeur l’avait écœurée sans parler du sang répandu sur le sol et des cris d’agonie du cochon. Elle avait vite trouvé un prétexte pour rentrer sur Grenoble.

A peine installée dans sa voiture, Samia avait téléphoné à l’inspectrice Latransparence pour lui donner rendez-vous au soleil sur la place Saint André où l’été indien s’éternisait.

Latransparence était une femme d’une cinquantaine d’années, cheveux bruns avec des yeux bleu vif et de petite taille avec une certaine noblesse d’émotions. Elle avait une  sensibilité aux climats crépusculaires alternés avec des élans effrénés aux  tonalités sombres qui dominent et chatoient en même temps. Sa carrière était placée sous le signe de la souffrance et du gâchis affectif.
C’était une fauve avec une fougue indomptable, un instinct animal qui la liait aux éléments et une infinie capacité à s’étreindre rêveuse et terrienne, une récidiviste de l’amour consumée et nourrie par le feu de ses émotions : Eros et Thanatos vaincus.

Enjôleuse et mutine elle fuyait la tiédeur. Elle brulait sans se perdre jamais dans une sphère où seule la générosité comptait : elle avait grandi entre une rigueur maternelle janséniste et une sensualité arabe paternelle. Gracieuse et agile elle avait réussi à glisser sur les tragédies de son existence.

Latransparence était ainsi passée de la politique de ville où elle semblait connue et reconnue par les élus de Grenoble au maintien de l’ordre dans les quartiers populaires où elle était devenue inspectrice. Elle y avait tissé sa toile flanquée de son adjoint Garcia.


Mais auparavant Samia devait passer par la « tour » comme disait les fonctionnaires pour designer l’hôtel de ville afin de réaliser une interview du directeur général des services avant son départ : la ville venait de changer de majorité politique.

Samia était une jeune femme la trentaine passée, brune avec une peau mate sans maquillage, une voix grave profonde et un regard noir perçant. Elle était journaliste dans la presse locale. Issue d’une famille nombreuse algérienne, elle avait perdu père et mère dans un accident de voiture et s’était retrouvé chef de famille à seize ans. Tenace et bosseuse elle avait fait une école de journalisme tout en s’occupant de ses frères et sœurs, écorchée vive elle était d’une franchise sans ambages qui déconcertait ses collègues élevés dans la soie et le coton. Son amant était photographe, fou amoureux d’elle alors qu’elle fuyait l’engagement. Elle avait entretenu pendant des années une relation avec un homme marié, un élu de la ville, puis s’était lassée à l’attendre : elle ne supportait plus la solitude du weekend, quand lui était avec sa femme et ses enfants. Elle avait cependant gardé des relations très amicales avec lui qui lui étaient précieuses pour son métier.

Elle arriva à la Tour, un bâtiment de onze étages en béton et en verre de l’architecte Novarina construit pour les jeux olympiques de 68 et inauguré par De Gaulle him self . L’hôtel de ville se situait en bordure d’un parc de huit mille cinq cents mètres carrés boisé.
On y arrivait par un perron monumentale  en marbre qui débouche sur un patio central pavé de mosaïques de Charles Gianferrari blanche, marron et beige en forme de rosace assez dégradé et que la ville n’avait pas restaurée faute de moyens. L’édifice bénéficiait du label « patrimoine du vingtième siècle ».
A l’intérieur un certain nombre d’œuvres d’art dont une sculpture de Gilioli, une tapisserie de Manessier et des toiles de Soulages au-dessus des fauteuils Le Corbusier réservées au  bureau du maire.

Samia trouva la mairie en ébullition. Une élue avait été retrouvée morte au onzième étage. Latransparence était déjà sur place.

2

La mairie était  dans une grande tension : la rumeur du meurtre s’était répandue.
Le crime avait eu lieu au dixième étage dans une grande salle de réception auquel on accédait par un escalier dérobé. Latransparence était sur place avec son adjoint Garcia.

Sur le sol des restes du buffet de la vieille, des papiers cadeaux, une page du journal local.
La pièce était très belle, grande avec des baies vitrées donnant sur le par cet sur la ville de Grenoble avec en lisière la chaine de montagnes de Belledonne dont les cimes étaient déjà enneigées. Le soleil envahissait la pièce et un reste de brume la séparait du  parc du bas.

Un canapé était poussé vers le  mur décoré de deux lithographies rouge et noir.
Garcia passa le canapé au peigne fin, ramassa des cheveux et de la poussière dans les angles. « les fonctionnaires ont toujours mal au cul .
Une bande de petites fiottes qui se délassent de leur turbin » marmonna-t-il dans sa barbe.
«  Loin des rats cousin «  lui rétorqua Samia.


3

Pendant que Latransparence interrogeait le DGS, Garcia et Samia découvraient le corps étendu de la victime sur la moquette épaisse : une femme de trente-cinq ans, blonde décolorée platine, un teint très blanc avec des taches de rousseur, des talons aiguilles et une robe rouge carmin  en satin avec un décollé qui découvrait les épaules, un collier de perles blanches sur de jolis seins découverts en partie.
On distinguait des traces autour du cou et sur la tempe gauche.

Samia identifia Valentine Hollard élue de la municipalité socialiste depuis cinq années.
Elle l’avait rencontrée plus d’une fois et en fait la connaissait plutôt bien. C’était une femme avec beaucoup d’énergie qui cultivait la séduction jusqu’à la caricature, féministe, et fragile compensant une enfance douloureuse. Celle-ci avait besoin sans cesse d’un miroir dans le regard des autres et la politique compensait bien son besoin narcissique. Durant les vacances, elles gardaient les chats Baudelaire et Julio l’une de l’autre.

Valentine était élue d’un quartier très populaire de la ville qui se situait au sud de Grenoble. C’était à ce titre que Samia l’avait interviewée régulièrement, en effet ce quartier faisait l’objet d’une attention particulière des élus et des médias depuis juillet 2010 où la ville avait eu droit « au discours de Grenoble » précédé d’une émission de télévision caricaturale de clichés et de mise en scène tellement attendue et vulgaire, qui avaient tellement blessé les habitants que ceux-ci avaient fait un procès en diffamation à la chaine.

La Villeneuve, ce quartier construit sur une utopie urbaine, modèle des architectes et des sociologues, était surveillé comme le lait sur le feu surtout dans cette période de campagne électorale où les socialistes et les verts s’affrontaient à la vie à la mort : vingt mille habitants, plutôt de gauche et cette partie de la ville, cette zone dite sensible parce que largement précarisée, avait été longtemps le bastion du PS.
Parmi eux il y avait ceux qu’on appelait les historiques, c’est-à-dire les premiers habitants plutôt classe moyenne, et qui avaient un véritable fil rouge avec la mairie. Beaucoup d’élus en étaient issus.
C’était aussi un quartier où l’on expérimentait tous les projets sociaux même les plus farfelus.

L’adjoint Garcia continuait de râler
« Ouais des tartouzes branleurs payés sur nos impôts »  continua-t-il.
Garcia était petit, trapu, brun avec des yeux pétillants de gaité,  toujours habillé avec des chemises haïtiennes sous son uniforme. Lorsqu’il se mettait en colère aussitôt son accent pied noir revenait. Il était né en Algérie dans l’Oranie et garder une grande rancune due à l’exode de sa famille marquée par le décès de son frère, mort de langueur comme on disait à l’époque,  six mois après son arrivée en France.
Il aimait bien sa chef bien qu’il soit assez souvent en conflit avec elle à cause de ses idées trop libérales pour lui.
Ils avaient tous les deux la passion de la cuisine algérienne, seul qualité qu’il arrivait à trouver à ce pays tellement son aigreur restait vive.